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Bore-out : l'épuisement par sous-charge et ennui chronique

Bore-out : l'épuisement par sous-charge et ennui chronique

Bore-out : sous-charge chronique, ennui pathologique, honte. Stock & Wenger 2007. Différentiel burn-out / dépression. Job crafting, dialogue, sortie.

10 min de lecturePublié le

Par la rédaction Mayako

Notre méthodologie éditorialeMis à jour le

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Sommaire · 17 sections

Bore-out : l'épuisement par sous-charge

Le bore-out — du néerlandais et anglais boredom, ennui — désigne un syndrome d'épuisement professionnel par sous-charge chronique. Le concept a été popularisé par les consultants suisses Philippe Rothlin & Peter Werder dans Diagnose Boreout (2007), puis exploré scientifiquement par Lukas Stock (Université de Saint-Gall) et plus récemment par Michael Mazocco (Université de Vienne) en 2022. Comme le brown-out, le bore-out ne figure pas dans la CIM-11 mais correspond à une réalité clinique observable.

Le paradoxe est cruel : passer ses journées à simuler une activité, à étirer artificiellement des tâches qui prendraient une heure pour remplir huit, à éviter d'attirer l'attention de peur qu'on ne réduise encore son périmètre. Cet épuisement par le vide est aussi délétère, à long terme, que le burn-out par surcharge — et beaucoup plus tabou.

Définition et triade Stock & Wenger

Lukas Stock (2015, Burnout — A Fashionable Diagnosis) propose une triade caractéristique du bore-out, distincte du burn-out :

  • Sous-stimulation cognitive chronique : volume de travail effectif insuffisant, tâches répétitives sans challenge, absence d'apprentissage ;
  • Ennui persistant pendant les heures de travail, allant de la lassitude à l'écœurement ;
  • Désintérêt profond pour ce qui est demandé, perte progressive du sens et de la motivation.

Une enquête Stepstone 2018 (n = 11 000 salariés européens) trouve 15 à 20 % de répondants concernés par une sous-charge significative. En France, l'étude Securex 2014 (n = 2 287) estime à 5 à 7 % la part de salariés en bore-out franc, à laquelle s'ajoutent 15-20 % en zone d'alerte. Données déclaratives, non épidémiologiques au sens strict, mais convergentes.

Le mécanisme paradoxal : « si je travaille trop vite, on m'en donnera moins »

Stock & Wenger décrivent une boucle d'auto-renforcement typique : la personne en sous-charge accélère ou enrichit ses tâches au début, finit son travail rapidement, et constate qu'on lui en demande moins. Elle apprend alors à ralentir volontairement, étirer les délais, simuler la complexité, voire produire du « théâtre du travail » (présence visible en réunion, mails superflus). Cette stratégie de survie produit ses propres dégâts : honte, sentiment d'imposture, démotivation pervasive, dégradation de l'estime professionnelle.

Bore-out, burn-out et dépression : tableau différentiel

CritèreBurn-outBore-outDépression
Charge perçueExcessiveInsuffisanteVariable, souvent perçue insurmontable
Symptôme centralÉpuisement émotionnelEnnui pathologique, videAnhédonie, tristesse, ralentissement
Évolution avec arrêtRécupération progressiveSoulagement, parfois ambivalent (« je m'ennuyais aussi »)Symptômes persistent
Honte associéeModéréeTrès forte — tabou social majeurVariable
Reconnaissance socialeCompatissanteBanalisée, voire moquéeReconnue mais souvent sous-diagnostiquée
Risque vitalCardiovasculaire (Salvagioni 2017), suicide (Bianchi 2015)Glissement dépressif, addictionsIdées suicidaires

Le bore-out partage avec la dépression une perte d'élan, un désinvestissement, parfois des somatisations — ce qui complique le diagnostic différentiel quand la personne consulte avec un tableau peu structuré. La règle clinique reste la même que pour burn-out vs dépression : la persistance des symptômes hors du contexte professionnel, l'anhédonie pervasive, les idées noires orientent vers un épisode dépressif caractérisé.

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Symptômes et signaux d'alerte

Au travail

  • Étirement artificiel des tâches, simulation d'activité ;
  • Sentiment de honte à l'idée que les collègues découvrent la sous-charge réelle ;
  • Évitement des prises d'initiatives par peur d'attirer l'attention ;
  • Procrastination paradoxale (paralysie face au peu qu'il y a à faire) ;
  • Présence physique sans engagement cognitif, scrolling, distractions chroniques.

À distance du poste

  • Fatigue paradoxale en fin de journée — l'ennui épuise autant que l'effort ;
  • Irritabilité, ressentiment vis-à-vis du management ou de l'organisation ;
  • Estime de soi entamée (« je suis payé(e) à ne rien faire, je ne sers à rien ») ;
  • Anxiété d'évaluation accrue : peur de la prochaine restructuration, du « placard », du licenciement masqué ;
  • Comorbidités fréquentes : troubles du sommeil, surconsommation d'alcool ou d'écrans, troubles anxieux.

Impact sur la santé physique et mentale

Les données spécifiques sur le bore-out restent limitées, mais plusieurs travaux convergent. Reijseger et al. (2013, Career Development International, n = 1 028 salariés néerlandais) montrent une corrélation forte entre sous-charge chronique et symptômes dépressifs, troubles du sommeil et somatisations digestives, indépendamment de la charge réelle. Loukidou et al. (2009, International Journal of Management Reviews) recensent une littérature sur l'occupational boredom qui rapporte une augmentation des accidents du travail, des erreurs et de l'absentéisme.

Sur le plan cardiovasculaire, l'étude britannique Britton & Shipley (2010, International Journal of Epidemiology, cohorte Whitehall II, n = 7 524 fonctionnaires) trouve une association entre ennui élevé au travail et mortalité cardiovasculaire à 25 ans (hazard ratio ajusté ≈ 1,4). Le mécanisme proposé : médiation par les comportements de fuite (alcool, sédentarité, tabac).

💡 Point d'étape — Pour clarifier votre intuition, questionnaire rapide. Résultat à considérer comme une orientation, jamais comme un diagnostic médical.

Vignette composite — Marc, 41 ans, ingénieur en SSII

Vignette clinique composite anonymisée — aucun patient réel.

Marc, 41 ans, ingénieur informatique placé chez un client grand-compte par sa SSII, consulte pour « épuisement et anxiété ». Tableau initial évocateur d'un burn-out, mais l'anamnèse révèle une charge réelle de 2 à 3 heures de travail effectif par jour. Le projet pour lequel il est missionné a été partiellement annulé six mois plus tôt ; il reste « en attendant qu'on décide ». Il passe ses journées à « avoir l'air occupé » : longs cafés, lectures techniques sans utilité, tickets reformulés, mails étirés.

Symptômes : fatigue chronique, troubles d'endormissement, surconsommation d'alcool en soirée, anxiété d'arriver le matin (« et si on me demandait quelque chose de précis ? »), dévalorisation (« je suis devenu un imposteur »). Pas de critères francs d'EDC.

Travail conduit : dénomination du tableau (bore-out), travail sur la honte, échange explicite avec sa hiérarchie SSII (transition vers une nouvelle mission), job crafting entre-temps (formation interne, mentorat junior). À 6 mois, sortie du tableau anxieux. Marc rapporte que « nommer ce que je vivais a été 50 % du soulagement ».

Sortie du bore-out : job crafting, dialogue, réorientation

Job crafting (Wrzesniewski & Dutton 2001)

Le job crafting — redéfinir son poste à la marge — est le levier le plus immédiat dans le bore-out, plus encore que dans le brown-out. Trois axes :

  • Task crafting : identifier des tâches utiles à proposer (mentorat junior, formation interne, projet transverse, documentation, automatisation), prendre l'initiative auprès du manager ;
  • Relational crafting : sortir de l'isolement, recréer des collaborations, enrichir les liens avec d'autres équipes ;
  • Cognitive crafting : reformuler le sens du poste — utile dans une certaine mesure, mais vite limité quand la sous-charge est structurelle.

Une méta-analyse de Rudolph et al. (2017, Journal of Vocational Behavior, k = 122) confirme l'effet du job crafting sur l'engagement et la satisfaction au travail.

Dialogue managérial — protocole à froid

Verbaliser la sous-charge à son management est l'étape la plus difficile (peur du licenciement, peur du jugement). Quelques principes cliniques :

  • Choisir un cadre d'entretien explicite, pas un couloir ;
  • Présenter la situation factuellement (volumes, délais, périmètre), pas comme une plainte ;
  • Arriver avec des propositions (formation, mission complémentaire, réaffectation) plutôt qu'un constat passif ;
  • Documenter les échanges (mails de suivi).

Quand le poste est structurellement vide

Quand aucune marge de manœuvre n'existe (placard, restructuration en cours, fin de projet sans réaffectation), la mobilité interne ou externe devient nécessaire. Les dispositifs habituels — bilan de compétences via CPF, PTP / Transitions Pro, démission-reconversion sous conditions, rupture conventionnelle — sont les mêmes que pour le brown-out. Un bore-out non reconnu peut, à la frontière du droit du travail, relever du harcèlement moral (mise au placard intentionnelle) — un avis juridique (avocat en droit du travail, défenseur syndical, inspection du travail) est utile en cas de doute.

Accompagnement psychologique

Les approches utiles incluent :

  • TCC centrées sur la dévalorisation et l'évitement ;
  • ACT pour la clarification des valeurs et l'engagement ;
  • Travail sur la honte spécifique du bore-out (Brené Brown, June Tangney) ;
  • Si comorbidité dépressive ou anxieuse caractérisée, avis médical et prise en charge classique.

Que faire si vous vous reconnaissez ?

  • Nommer la situation : la sous-charge est un risque psychosocial, pas une « chance » ;
  • Tenir un journal de bord du temps réellement productif sur 2 semaines (objectivation) ;
  • Engager un dialogue managérial structuré ;
  • Tester un job crafting concret avant de partir ;
  • Consulter en cas de glissement dépressif, anxieux, ou conduites de fuite ;
  • En cas de placard caractérisé : avis juridique (inspection du travail, défenseur syndical, avocat) ;
  • En cas de souffrance aiguë au travail : numéro vert 0 800 13 00 00 (ministère du Travail) ;
  • En cas d'idées suicidaires : 3114 (24/7) ou 15.

Ressources et informations complémentaires

Bibliographie

  • Rothlin, P. & Werder, P. (2007). Diagnose Boreout. Redline Wirtschaft.
  • Stock, R. (2015). Is boreout a threat to frontline employees' innovative work behavior? Journal of Product Innovation Management, 32(4).
  • Stock, L. (2015). Burnout — A Fashionable Diagnosis. Université de Saint-Gall.
  • Reijseger, G. et al. (2013). Watching the paint dry at work. Career Development International, 18(5).
  • Loukidou, L. et al. (2009). Boredom in the workplace: More than monotonous tasks. International Journal of Management Reviews, 11(4).
  • Britton, A. & Shipley, M.J. (2010). Bored to death? International Journal of Epidemiology, 39(2).
  • Mazocco, M. (2022). Boreout and its psychological impact. Frontiers in Psychology, 13.
  • Wrzesniewski, A. & Dutton, J. (2001). Crafting a Job. Academy of Management Review, 26(2).
  • Rudolph, C. et al. (2017). Job crafting: A meta-analysis. Journal of Vocational Behavior, 102.
  • Bianchi, R., Schonfeld, I. & Laurent, E. (2015). Burnout-depression overlap. Clinical Psychology Review, 36.
  • Code du travail, Art. L1152-1 (harcèlement moral).
  • Stepstone (2018). European Workplace Engagement Survey.
  • Securex (2014). Étude sur le bien-être au travail en France.

Cet article est rédigé à partir de sources cliniques publiques et de travaux académiques peer-reviewed. Il ne remplace pas un avis médical ni une consultation psychologique.

En cas d'idées suicidaires : 3114 (numéro national de prévention du suicide, 24/7, gratuit). Urgence vitale : 15. Souffrance et violences au travail : 0 800 13 00 00 (numéro vert ministère du Travail).

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Questions fréquentes sur Burn-out (professionnel, parental, aidant)

Le bore-out est-il reconnu juridiquement en France ?

Pas en tant que tel. La sous-charge organisée et durable peut toutefois être qualifiée de harcèlement moral (article L1152-1 du Code du travail) selon la jurisprudence. Un arrêt de la Cour d'appel de Paris (2020) a reconnu un bore-out comme manquement grave de l'employeur dans un cas de mise au placard caractérisée. Chaque situation est singulière — l'avis d'un avocat en droit du travail ou de l'inspection du travail est recommandé.

Pourquoi a-t-on honte du bore-out ?

Plusieurs facteurs convergent. La culture professionnelle valorise l'occupation et l'effort visible, l'inactivité est lue comme une « chance » par l'entourage (« profite-en »), la sous-charge interroge la valeur de l'individu (« si on ne me donne rien à faire, c'est peut-être que je ne vaux rien »), et la verbalisation expose au risque (perte du poste). Cette honte est précisément ce qui maintient le syndrome — la nommer en consultation est souvent un premier soulagement.

Faut-il quitter immédiatement un poste en sous-charge ?

Non, sauf situation extrême. La séquence clinique habituelle privilégie : objectivation du tableau, dialogue managérial structuré, job crafting, mobilité interne, et seulement si rien n'aboutit, sortie externe. Quitter dans la précipitation expose à reproduire le pattern ailleurs ou à des choix professionnels mal calibrés.

Bore-out et placard, c'est la même chose ?

Pas exactement. Le « placard » désigne une situation managériale (mise à l'écart, retrait des responsabilités) ; le bore-out désigne le syndrome psychologique qui en résulte fréquemment. Toutes les sous-charges ne relèvent pas du placard intentionnel — certaines tiennent à des projets annulés, des restructurations, des inter-contrats — mais le tableau clinique peut être identique.

L'arrêt de travail est-il une bonne idée ?

Cela dépend. Un arrêt court peut soulager une décompensation aiguë (anxiété, dépression, somatisations). Mais il ne résout pas la cause si la sous-charge structurelle reste. L'arrêt gagne à être pensé en articulation avec un plan d'action (recherche interne, bilan, dialogue managérial), pas comme une fin en soi. Un échange avec le médecin traitant, le médecin du travail et un professionnel psy permet d'arbitrer.

Comment distinguer bore-out et dépression ?

Le bore-out est contextuel au travail : les symptômes s'allègent les week-ends, en vacances, en arrêt. La dépression caractérisée est plus pervasive : anhédonie globale (plus uniquement professionnelle), idées de dévalorisation hors du travail, ralentissement psychomoteur, troubles somatiques marqués, parfois idées de mort. Quand le doute persiste, un bilan avec un médecin ou un psychologue formé permet de clarifier — les deux peuvent coexister.
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