En bref
- Les TCA présentent des comorbidités psychiatriques très fréquentes : 70 à 95 % des patients selon les études, avec souvent plusieurs troubles associés (Hudson 2007, Swinbourne 2012, Udo & Grilo 2019).
- Les comorbidités majeures : troubles anxieux (anxiété généralisée, anxiété sociale, TOC, phobie sociale), troubles dépressifs, conduites addictives (alcool, substances, achats), troubles de la personnalité (borderline en boulimie/BED, évitante en anorexie restrictive).
- L'idéation suicidaire est très significativement augmentée — particulièrement en boulimie nerveuse (jusqu'à 25-35 % de tentatives au cours de la vie, Franko 2013).
- Implication thérapeutique majeure : traiter le TCA seul ne suffit pas. Le repérage et le traitement coordonné des comorbidités améliorent le pronostic de récupération.
- Numéros utiles : 3114 (souffrance psychique, prévention suicide, 24/7) ; FFAB 0 810 037 037 ; Anorexie Boulimie Info Service ; 15 (urgence vitale).
Pourquoi parler de comorbidités ?
Une comorbidité désigne la coexistence de deux ou plusieurs troubles cliniques chez un même patient. Dans les TCA, l'image d'un trouble « pur » — anorexie isolée, boulimie isolée — correspond rarement à la réalité clinique. Les grandes études épidémiologiques convergent vers un constat : la majorité des patients TCA présentent au moins une autre pathologie psychiatrique.
- NCS-R (National Comorbidity Survey-Replication, Hudson 2007) : 56 à 95 % des sujets TCA ont une comorbidité lifetime.
- Swinbourne 2012 (cohorte clinique australienne) : 65 % des patients en consultation TCA ont un trouble anxieux concomitant.
- Udo & Grilo 2019 (NESARC-III, USA) : 79 % des sujets BED, 94 % des sujets anorexie binge-purging et 85 % des sujets boulimie ont au moins un autre diagnostic.
Ces chiffres ont trois implications concrètes. (1) Le bilan initial doit être systématique et structuré, pas réduit aux symptômes alimentaires. (2) Le plan de soins doit prévoir le traitement des comorbidités, pas seulement la restauration pondérale ou l'arrêt des crises. (3) Les rechutes du TCA sont souvent précédées d'une rechute de la comorbidité (épisode dépressif, recrudescence anxieuse, reprise de consommation). Voir notre guide complet TCA pour le panorama d'ensemble.
Anxiété : la comorbidité la plus fréquente
Les troubles anxieux sont retrouvés chez 50 à 70 % des patients TCA selon les études, et précèdent fréquemment l'apparition du TCA (Kaye 2004 a montré qu'environ 2/3 des troubles anxieux apparaissent avant le TCA, ce qui plaide pour un facteur de vulnérabilité plutôt qu'une simple conséquence).
Anxiété généralisée et anxiété sociale
- Anxiété généralisée : ruminations chroniques, tension somatique, intolérance à l'incertitude. Particulièrement fréquente en anorexie restrictive (prévalence ≈ 24-31 %).
- Anxiété sociale : peur du jugement, évitement des repas en groupe, peur de manger devant les autres. Très fréquente : 35-55 % en boulimie, 20-40 % en anorexie (Swinbourne 2012).
- Phobie spécifique : émétophobie (peur de vomir) parfois centrale dans les ARFID adultes. Voir notre satellite ARFID.
Trouble obsessionnel-compulsif (TOC)
Le TOC mérite une mention spécifique : sa prévalence est 10 à 15 fois plus élevée en anorexie qu'en population générale (Kaye 2004, Altman 2009). Les sujets anorexiques présentent souvent des traits obsessionnels-compulsifs (perfectionnisme, rigidité, vérifications, symétrie) avant l'apparition du TCA. Cette association est si robuste que certains modèles considèrent l'anorexie comme un trouble du spectre obsessionnel-compulsif.
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Conséquence pratique : un patient anorexique avec un TOC sévère bénéficiera d'une TCC à orientation TOC (exposition + prévention de la réponse) en parallèle du traitement TCA, et parfois d'un ISRS (uniquement après restauration pondérale partielle ; les ISRS sont peu efficaces en sous-poids — Walsh 2006).
Dépression : risque suicidaire élevé
La dépression majeure est retrouvée à des prévalences lifetime de 50-75 % chez les patients TCA (Hudson 2007). Elle peut être :
- secondaire à la dénutrition en anorexie : la restriction calorique sévère induit une humeur dépressive qui régresse partiellement avec la restauration pondérale (Keys et al. 1950, étude historique du Minnesota) ;
- primaire et préexistante, particulièrement en boulimie et BED ;
- réactionnelle au retentissement psychosocial, à la honte, à l'isolement.
Suicidalité
Les TCA sont parmi les troubles psychiatriques avec la mortalité globale la plus élevée (Arcelus 2011, méta-analyse Arch Gen Psychiatry : SMR anorexie ≈ 5,9). Une part substantielle de cette mortalité est suicidaire. Quelques chiffres marquants :
- Anorexie : 20-30 % des décès sont attribuables au suicide (Keshaviah 2014). Le SMR du suicide en anorexie est ≈ 18 (Preti 2011).
- Boulimie : 25-35 % de tentatives de suicide au cours de la vie (Franko 2013, Am J Psychiatry).
- Hyperphagie boulimique (BED) : risque suicidaire augmenté, surtout si comorbidité dépressive et obésité associées.
Tout suivi de TCA doit inclure une évaluation régulière de l'idéation suicidaire, pas seulement un suivi pondéral. En cas d'idéation aiguë, contactez le 3114 (24/7, gratuit, anonyme) ou le 15.
Addictions : une cohabitation fréquente, surtout en boulimie
Les conduites addictives sont fréquentes dans les TCA, avec une prévalence particulièrement élevée en boulimie nerveuse et en hyperphagie boulimique. Holderness 1994, dans une revue toujours citée, retrouve 30-50 % de comorbidité abus/dépendance à des substances chez les patientes boulimiques, contre 12-18 % en anorexie restrictive.
Substances et comportements à risque
- Alcool : prévalence augmentée en boulimie et BED, parfois dans une logique d'auto-médication anxieuse.
- Cannabis et stimulants : usage fréquent comme régulateur d'humeur, modulateur d'appétit (les stimulants peuvent renforcer la restriction).
- Tabagisme : prévalence augmentée chez les patientes anorexiques, parfois utilisé comme coupe-faim.
- Achats compulsifs, kleptomanie, automutilation : peuvent s'inscrire dans un même registre dysrégulation des impulsions, surtout dans les profils boulimiques avec personnalité borderline.
Le traitement intégré TCA + addiction est plus efficace que les traitements séquentiels (Courbasson 2007). En pratique : repérage systématique (questionnaires AUDIT, CAST, DAST), orientation vers une équipe addicto si dépendance avérée, travail conjoint des équipes.
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Troubles de la personnalité
En anorexie restrictive
- Personnalité évitante, obsessionnelle-compulsive, dépendante : profils les plus fréquents.
- Traits dimensionnels constants : perfectionnisme, rigidité, évitement du préjudice, besoin de contrôle.
En boulimie et hyperphagie boulimique
- Personnalité borderline : prévalence 25-30 % en boulimie (Sansone 2011).
- Traits dimensionnels : impulsivité, recherche de sensations, instabilité affective, réactivité interpersonnelle.
La présence d'un trouble de la personnalité borderline modifie le pronostic et oriente le traitement vers des approches spécifiques : thérapie comportementale dialectique (DBT, Linehan) adaptée TCA, thérapie des schémas (Young), MBT-ED (Mentalization-Based Treatment for Eating Disorders, Robinson 2014).
Comorbidités somatiques fréquemment associées
Au-delà des comorbidités psychiatriques, les TCA s'accompagnent de retentissements somatiques qui peuvent eux-mêmes générer des troubles psychiatriques secondaires (douleur chronique → dépression, hypoglycémies → anxiété).
- Anorexie : aménorrhée, ostéoporose précoce, hypothermie, bradycardie, hypokaliémie, retard de croissance, atrophie cérébrale partiellement réversible.
- Boulimie : œsophagite peptique, érosions dentaires, hypertrophie parotidienne, hypokaliémie sévère (risque cardiaque), troubles du transit.
- BED : surpoids/obésité, syndrome métabolique, diabète de type 2, syndrome d'apnée du sommeil, douleurs articulaires.
Voir notre satellite anorexie mentale et notre satellite boulimie nerveuse pour les détails somatiques par pathologie.
Vignette clinique : Manon, 21 ans
(Cas composite — prénom fictif, détails modifiés pour préserver l'anonymat.)
Manon consulte pour des crises de boulimie quotidiennes depuis 18 mois. L'entretien initial révèle : une anxiété sociale ancienne (depuis le collège, jamais traitée), une consommation d'alcool de 3-4 verres par soirée (4-5 soirs par semaine), des idées suicidaires fluctuantes sans plan précis, et un épisode dépressif caractérisé en cours. Traiter la boulimie isolément serait illusoire : les crises s'enclenchent après les soirées alcoolisées, qui sont elles-mêmes une stratégie d'auto-médication face à l'anxiété sociale. La prise en charge associe TCC-E pour la boulimie (modèle Fairburn), TCC pour l'anxiété sociale menée en parallèle, réduction encadrée de la consommation d'alcool (sevrage ambulatoire, pas de dépendance physique), fluoxétine 60 mg/j introduite à la 8e semaine, et contrat de sécurité suicidaire avec accès au 3114. À 12 mois, fréquence des crises divisée par 4, anxiété sociale réduite, sobriété maintenue, idéation suicidaire résolue.
Implications thérapeutiques pratiques
1. Bilan initial systématique
- Entretien semi-structuré (SCID-5 ou MINI) pour les comorbidités majeures.
- Auto-questionnaires : HAD (anxiété, dépression), BDI-II (dépression), STAI (anxiété trait/état), Y-BOCS (TOC), AUDIT (alcool), CAST (cannabis), échelle de Columbia (suicidalité).
- Évaluation du fonctionnement (GAF, WHODAS) et de la qualité de vie.
2. Plan de soins coordonné
- Hiérarchisation : risque vital somatique > risque suicidaire > comorbidité dominante > TCA.
- Une équipe pluridisciplinaire ou un binôme psychiatre + psychologue formé est généralement nécessaire.
- Suivi conjoint avec addictologie si dépendance, avec service somatique si retentissement médical.
3. Pharmacologie : précautions
- Anorexie sous-poids : les ISRS sont peu efficaces tant que l'IMC est très bas (Walsh 2006). La restauration pondérale partielle est prioritaire.
- Boulimie : fluoxétine 60 mg/j a une AMM française (FBNC 1992), efficace pour réduire les crises et améliorer l'humeur.
- BED : la lisdexamfétamine est validée FDA mais non commercialisée en France pour cette indication. Les ISRS ont un effet modeste.
- Anxiolytiques benzodiazépiniques : à éviter sur la durée (risque addiction, surtout en boulimie/BED).
4. Suivi long terme
- Les rechutes TCA suivent souvent une rechute de la comorbidité.
- Maintenir un suivi de la dépression et de l'anxiété même après rémission TCA.
- Plan de prévention de la rechute écrit, avec signaux d'alarme et numéros utiles.
Quand consulter en urgence ?
- Idées suicidaires avec plan ou intention → 3114 (24/7) ou 15.
- Tentative de suicide récente → 15 ou urgences hospitalières.
- Vomissements pluriquotidiens avec faiblesse musculaire (suspicion hypokaliémie) → urgences.
- Consommation d'alcool quotidienne avec signes de sevrage → consultation médecin / addictologue.
- Auto-mutilation répétée ou aggravation → consultation rapide auprès d'un psychiatre.
Sources cliniques
- American Psychiatric Association. DSM-5-TR. Washington, 2022.
- OMS. CIM-11, chapitre 6B Eating or feeding disorders, 2022.
- Hudson JI, Hiripi E, Pope HG, Kessler RC. The prevalence and correlates of eating disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Biol Psychiatry. 2007;61(3):348-358.
- Udo T, Grilo CM. Psychiatric and medical correlates of DSM-5 eating disorders in a nationally representative sample of adults in the United States. Int J Eat Disord. 2019;52(1):42-50.
- Swinbourne J, Hunt C, Abbott M, et al. The comorbidity between eating disorders and anxiety disorders: prevalence in an eating disorder sample and anxiety disorder sample. Aust N Z J Psychiatry. 2012;46(2):118-131.
- Kaye WH, Bulik CM, Thornton L, et al. Comorbidity of anxiety disorders with anorexia and bulimia nervosa. Am J Psychiatry. 2004;161(12):2215-2221.
- Altman SE, Shankman SA. What is the association between OCD and eating disorders? Clin Psychol Rev. 2009;29(7):638-646.
- Arcelus J, Mitchell AJ, Wales J, Nielsen S. Mortality rates in patients with anorexia nervosa and other eating disorders. A meta-analysis of 36 studies. Arch Gen Psychiatry. 2011;68(7):724-731.
- Keshaviah A, Edkins K, Hastings ER, et al. Re-examining premature mortality in anorexia nervosa. Compr Psychiatry. 2014;55(8):1773-1784.
- Preti A, Rocchi MB, Sisti D, et al. A comprehensive meta-analysis of the risk of suicide in eating disorders. Acta Psychiatr Scand. 2011;124(1):6-17.
- Franko DL, Keshaviah A, Eddy KT, et al. A longitudinal investigation of mortality in anorexia nervosa and bulimia nervosa. Am J Psychiatry. 2013;170(8):917-925.
- Holderness CC, Brooks-Gunn J, Warren MP. Co-morbidity of eating disorders and substance abuse review of the literature. Int J Eat Disord. 1994;16(1):1-34.
- Courbasson CMA, Smith PD, Cleland PA. Substance use disorders, anorexia, bulimia, and concurrent disorders. Can J Public Health. 2007;96(2):102-106.
- Sansone RA, Sansone LA. Personality disorders as risk factors for eating disorders. Nutr Clin Pract. 2011;26(4):449-452.
- Robinson P, Hellier J, Barrett B, et al. The NOURISHED randomised controlled trial comparing MBT-ED with SSCM for borderline personality disorder + eating disorder. Trials. 2014;15:51.
- Walsh BT, Kaplan AS, Attia E, et al. Fluoxetine after weight restoration in anorexia nervosa: a randomized controlled trial. JAMA. 2006;295(22):2605-2612.
- Fluoxetine Bulimia Nervosa Collaborative Study Group. Fluoxetine in the treatment of bulimia nervosa. Arch Gen Psychiatry. 1992;49(2):139-147.
- Lock J, Le Grange D. Treatment Manual for Anorexia Nervosa: A Family-Based Approach. 2nd ed. Guilford Press, 2013.
- Ressources patients : 3114 (souffrance psychique, prévention suicide, 24/7) ; FFAB 0 810 037 037 ; Anorexie Boulimie Info Service ; 15 (urgence vitale).
Cet article a été rédigé à partir de sources cliniques publiques (DSM-5-TR, CIM-11, littérature peer-reviewed citée). Il aborde des comorbidités à haut risque, notamment suicidaire. Si vous présentez des idées suicidaires, contactez immédiatement le 3114 (gratuit, 24/7, anonyme) ou le 15. Cet article ne remplace pas une consultation médicale ou psychologique.
TCA : guide complet sur les troubles du comportement alimentaire
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