En bref
- L'orthorexie (du grec orthos = juste, droit, et orexis = appétit) désigne une obsession pour l'alimentation « saine ». Le terme est introduit par Steven Bratman en 1997.
- Elle ne figure pas dans le DSM-5-TR (2022) ni dans la CIM-11. Elle n'est donc pas un diagnostic officiel, mais une entité clinique discutée et étudiée.
- La frontière diagnostique majeure : distinguer une alimentation soucieuse de la santé (légitime) d'une obsession qui dégrade la santé physique, mentale et sociale.
- Outils d'évaluation : ORTO-15 (Donini 2005), ORTO-7 (forme courte révisée), EHQ (Eating Habits Questionnaire, Gleaves 2013).
- Comorbidités fréquentes : anxiété, TOC, anorexie mentale. La prise en charge s'apparente à celle d'un TCA atypique (TCC, IPT, suivi diététique).
- Numéros utiles : FFAB 0 810 037 037 ; Anorexie Boulimie Info Service ; 3114 (souffrance psychique) ; 15 (urgence vitale).
Orthorexie : un concept clinique non officiel
Le médecin américain Steven Bratman a forgé le terme orthorexia nervosa dans un article du Yoga Journal en 1997, puis dans son livre Health Food Junkies (2000). Il décrivait une obsession progressive pour la pureté alimentaire, observable chez certains de ses patients — pure coïncidence ou non, lui-même ancien naturopathe.
En 2026, près de 30 ans après cette description, l'orthorexie reste un concept de recherche et non un diagnostic officiel. Ni le DSM-5-TR (2022) ni la CIM-11 (2022) ne l'incluent. Elle est néanmoins largement étudiée — plus de 250 publications PubMed à ce jour — et reconnue comme cliniquement pertinente par la majorité des sociétés savantes TCA (AED 2019 position paper).
Faute de critères consensuels, deux propositions opérationnelles servent de référence :
- Critères de Dunn & Bratman (2016) : 1) préoccupation obsessionnelle pour une alimentation « saine » ; 2) anxiété ou culpabilité lors de transgressions ; 3) restrictions progressives ; 4) retentissement médical, psychologique ou social significatif.
- Critères de Setnick & Moroze (2015) : focus identique mais découpage en A (cognition obsédante), B (comportement compulsif), C (retentissement), D (durée > 3 mois).
Vignette clinique : Sarah, 28 ans
(Cas composite — prénom fictif, détails modifiés.)
Sarah, professeure de yoga, consulte « parce que ses amies s'inquiètent ». Depuis quatre ans, elle a éliminé successivement le gluten, les laitages, le sucre raffiné, les produits cuits, puis la majorité des céréales. Elle prépare ses repas elle-même, refuse les invitations, transporte des Tupperware partout. Ses analyses montrent une anémie ferriprive et une vitamine B12 effondrée. Son IMC est passé de 22 à 18,5 sans qu'elle s'en alarme, parce que « ce n'est pas une question de poids, c'est la pureté ». Elle décrit une anxiété massive lorsqu'elle ne contrôle pas sa nourriture, des ruminations obsédantes, un évitement social croissant. Une TCC adaptée, un suivi diététique et un travail sur les croyances « pur / impur » permettent en 18 mois une reprise alimentaire diversifiée et un fonctionnement social rétabli.
2 psychologues recommandés en Troubles du comportement alimentaire (TCA)
Sélection de praticiens actifs sur notre annuaire.
Frontière entre santé légitime et obsession pathologique
La distinction est la question clinique centrale. Manger varié, privilégier les produits frais, lire les étiquettes ne pose aucun problème : c'est même conforme aux recommandations du PNNS 2024. Quatre signaux orientent vers le pathologique.
1. Le critère cognitif : la pensée devient envahissante
- Plusieurs heures par jour passées à planifier, lister, chercher des recettes ou décrypter des étiquettes.
- Difficulté à penser à autre chose au cours d'une journée.
- Cognitions rigides en termes binaires : « pur / toxique », « propre / sale ».
- Sentiment de supériorité morale lié au régime suivi.
2. Le critère affectif : l'écart fait souffrir
- Anxiété marquée à l'idée d'un repas non maîtrisé (restaurant, invitation, voyage).
- Culpabilité massive — voire dégoût de soi — après une transgression.
- Recherche de « rituels de purification » compensatoires : jeûne, jus, sport, lavements.
3. Le critère comportemental : la liste rétrécit
- Élimination en cascade de catégories alimentaires entières, sans indication médicale.
- Refus de manger en dehors de chez soi.
- Pesée systématique des aliments, photos avant/après, journal alimentaire compulsif.
4. Le critère de retentissement : la santé recule
- Carences biologiques objectivées (fer, B12, vitamine D, calcium…).
- Perte de poids non recherchée.
- Isolement social, conflits familiaux, repli professionnel.
- Présence d'une comorbidité psychiatrique (anxiété généralisée, TOC, dépression).
Les chevauchements avec l'anorexie mentale sont fréquents, mais la motivation diffère : en orthorexie, le moteur est la pureté, pas la minceur. Les deux peuvent coexister ; certaines patientes anorexiques masquent leur restriction sous un discours « santé ». Voir aussi notre guide complet TCA et notre satellite comorbidités psychiatriques des TCA.
Les outils d'évaluation
ORTO-15 (Donini, 2005)
Quinze items en 4 niveaux Likert (jamais / parfois / souvent / toujours). Score < 40 = orthorexie probable. C'est le questionnaire historique de référence, traduit dans une vingtaine de langues. Limites discutées (validité psychométrique critiquée par Roncero 2017) ; il n'autorise pas un diagnostic mais un repérage.
ORTO-7 et EHQ (versions plus récentes)
- ORTO-7 (Rogoza 2019) : version courte révisée avec meilleure validité interne.
- EHQ — Eating Habits Questionnaire (Gleaves 2013) : 21 items, trois sous-échelles (savoir, problèmes, sentiments positifs).
- DOS — Düsseldorf Orthorexie Skala (Barthels 2015) : 10 items, traduction française disponible.
Aucun de ces outils ne fait diagnostic. Ils orientent vers une consultation auprès d'un psychologue ou psychiatre formé aux TCA, qui complète avec un entretien clinique structuré et un bilan somatique.
💡 Test d'orientation — Vous vous reconnaissez ? Notre auto-évaluation en quelques minutes. Ce n'est pas un diagnostic — seul un professionnel qualifié peut trancher — mais un premier repère.
Épidémiologie et profils à risque
Prévalences rapportées
Les chiffres varient considérablement selon les outils utilisés. Une revue systématique (Strahler 2018) trouve des prévalences allant de 1 % à plus de 80 % selon les études — illustration directe du flou nosographique. Les estimations méthodologiquement les plus prudentes situent l'orthorexie « cliniquement significative » entre 1 et 7 % en population générale (Dunn 2017 ; Strahler 2020). Elle apparaît plus fréquente chez :
- les professionnels de la nutrition et de la santé (diététiciens, médecins, naturopathes) — Bağci-Bosi 2007, Asil 2015 ;
- les sportifs d'endurance et les pratiquants de fitness, surtout en culture wellness — Segura-García 2012 ;
- les végétariens et végétaliens motivés par la santé (vs motivation éthique) — Barthels 2018 ; cette association ne signifie pas que le végétarisme cause l'orthorexie, mais qu'il faut savoir repérer les motivations rigides ;
- les utilisateurs intensifs de réseaux sociaux « healthy » (Instagram, TikTok wellness) — Turner & Lefevre 2017.
Comorbidités psychiatriques
- Trouble obsessionnel-compulsif : co-occurrence majeure, certains auteurs proposent même de classer l'orthorexie dans le spectre TOC (Brytek-Matera 2012).
- Anxiété généralisée et anxiété sociale : prévalence 2 à 3 fois supérieure à la population générale.
- Anorexie mentale : 28-58 % des patientes anorexiques présentent aussi des critères orthorexie selon Segura-García (2015).
- Perfectionnisme et traits narcissiques : associations retrouvées dans plusieurs études (Oberle 2017, Barthels 2019).
Quelle prise en charge ?
Faute de diagnostic officiel, aucun protocole consensuel n'existe. La pratique clinique s'inspire des modèles validés pour les TCA et les troubles obsessionnels-compulsifs.
1. Évaluation initiale
- Bilan somatique : NFS, ferritine, B12, vitamine D, calcium, ionogramme, albumine, IMC, courbe de poids sur 12-24 mois.
- Entretien clinique structuré : critères Dunn & Bratman 2016, ORTO-7 ou EHQ, recherche de comorbidités (TOC, anxiété, dépression, autre TCA).
- Évaluation diététique : journal alimentaire 7 jours, identification des éliminations.
2. TCC adaptée orthorexie
- Psychoéducation sur la nutrition réelle vs croyances « clean » diffusées sur les réseaux sociaux.
- Restructuration cognitive sur les pensées dichotomiques (pur/toxique).
- Exposition graduée avec prévention de la réponse — réintroduction progressive d'aliments « interdits » sans rituel compensatoire (proche du modèle TOC).
- Travail sur l'image de soi : sortir de l'identité construite autour de la pureté alimentaire.
3. Approches complémentaires
- Suivi diététique avec une diététicienne formée TCA — réintroduction encadrée, normalisation des rythmes alimentaires.
- Thérapie ACT (acceptation et engagement) pour décentrer la valeur identitaire de l'alimentation.
- Médicaments : aucun à visée orthorexie. Si TOC ou anxiété sévères associés, un ISRS peut être prescrit par un psychiatre.
4. Travail famille et environnement social
- Éducation des proches : sortir de la fascination ou de la confrontation.
- Repas partagés progressifs.
- Réduction de l'exposition aux contenus wellness extrêmes (réseaux sociaux, naturopathie radicale).
Quand consulter ?
- L'alimentation occupe plusieurs heures de votre journée mentale.
- Vous avez supprimé plus de trois groupes alimentaires sans indication médicale.
- Vous évitez systématiquement les invitations, restaurants, repas familiaux.
- Vous ressentez une anxiété ou une culpabilité massive en cas d'écart.
- Vous avez perdu du poids sans le rechercher, ou présentez des carences biologiques.
- Vos proches expriment une inquiétude répétée.
L'orientation initiale passe par le médecin traitant. Les équipes hospitalières TCA et les psychologues libéraux formés aux TCA et au TOC sont les interlocuteurs les plus appropriés. La FFAB tient à jour un annuaire d'équipes spécialisées.
Sources cliniques
- Bratman S. Health food junkie. Yoga Journal. 1997;Sep/Oct:42-50.
- Bratman S, Knight D. Health Food Junkies: Orthorexia Nervosa - Overcoming the Obsession with Healthful Eating. Broadway Books, 2000.
- Donini LM, Marsili D, Graziani MP, et al. Orthorexia nervosa: validation of a diagnosis questionnaire (ORTO-15). Eat Weight Disord. 2005;10(2):e28-32.
- Dunn TM, Bratman S. On orthorexia nervosa: a review of the literature and proposed diagnostic criteria. Eat Behav. 2016;21:11-17.
- Cena H, Barthels F, Cuzzolaro M, et al. Definition and diagnostic criteria for orthorexia nervosa: a narrative review of the literature. Eat Weight Disord. 2019;24(2):209-246.
- Setnick J, Moroze RM, et al. Microthinking about micronutrients: a case of transition from obsessions about healthy eating to near-fatal "orthorexia nervosa". Psychosomatics. 2015;56(4):397-403.
- Strahler J, Hermann A, Walter B, Stark R. Orthorexia nervosa: a behavioral complex or a psychological condition? J Behav Addict. 2018;7(4):1143-1156.
- Strahler J. The dark side of healthy eating: links between orthorexic eating and mental health. Nutrients. 2020;12(12):3662.
- Roncero M, Barrada JR, Perpiñá C. Measuring orthorexia nervosa: psychometric limitations of the ORTO-15. Span J Psychol. 2017;20:E41.
- Rogoza R, Donini LM. Introducing ORTO-R: a revision of ORTO-15. Eat Weight Disord. 2021;26(3):887-895.
- Gleaves DH, Graham EC, Ambwani S. Measuring "orthorexia": development of the Eating Habits Questionnaire. Int J Educ Psychol Assess. 2013;12(2):1-18.
- Barthels F, Meyer F, Pietrowsky R. Die Düsseldorfer Orthorexie Skala. Z Klin Psychol Psychother. 2015;44(2):97-105.
- Segura-García C, Ramacciotti C, Rania M, et al. The prevalence of orthorexia nervosa among eating disorder patients. Eat Weight Disord. 2015;20(2):161-166.
- Brytek-Matera A. Orthorexia nervosa: an eating disorder, obsessive-compulsive disorder or disturbed eating habit? Arch Psychiatry Psychother. 2012;1:55-60.
- Turner PG, Lefevre CE. Instagram use is linked to increased symptoms of orthorexia nervosa. Eat Weight Disord. 2017;22(2):277-284.
- Ressources patients : FFAB 0 810 037 037 ; Anorexie Boulimie Info Service ; 3114 (souffrance psychique) ; 15 (urgence vitale).
Cet article a été rédigé à partir de sources cliniques publiques (DSM-5-TR, CIM-11, littérature peer-reviewed citée). L'orthorexie n'étant pas un diagnostic officiel, les éléments présentés correspondent à un consensus de recherche en évolution. Cet article ne remplace pas une consultation médicale ou psychologique. En cas de doute, consultez votre médecin traitant ou un professionnel formé aux TCA.
TCA : guide complet sur les troubles du comportement alimentaire
Autres articles de la série
- Anorexie mentale : symptômes, diagnostic et traitement
L'anorexie mentale se définit par trois critères DSM-5-TR : restriction des apports énergétiques aboutissant à un poids significativement bas, peur intense de…
- Boulimie nerveuse : reconnaître les crises et trouver de l'aide
La boulimie nerveuse associe crises de boulimie (perte de contrôle, quantités importantes, en peu de temps) et comportements compensatoires (vomissements…
- Aider un proche atteint d'un TCA sans aggraver
Aider un proche en TCA suppose : parler de votre inquiétude (pas du corps), proposer une consultation médicale sans imposer, maintenir le lien et les repas…
- TCA chez l'homme : un trouble sous-diagnostiqué
Les TCA masculins représentent ≈ 25 % des cas (Murray 2017) — bien plus que la perception courante. Le ratio est encore plus équilibré dans le BED (Hudson…
- TCA chez l'adolescent : repérer et aider sans aggraver
Repérer un TCA adolescent suppose d'observer la trajectoire (pas seulement le poids) : restriction alimentaire, rituels, évitement social, hyperactivité,…

